Cécile Degos est scénographe, c'est-à-dire une professionnelle spécialisée dans la conception et la mise en scène d'espaces pour des événements ou des expositions. Ce métier, encore assez méconnu, joue pourtant un rôle essentiel. Cécile Degos a notamment imaginé la scénographie de l'exposition George Condo au Musée d'art moderne de Paris, qui se tient jusqu'au 15 février. Elle conçoit des espaces qui invitent à la découverte en guidant le regard sans contraintes.
« Toute la journée, je regarde des images, que ce soit dans les livres, la rue. Je prends des photos assez souvent et même dans un magazine, je peux prendre un détail et me dire : ''Tiens, cela servira pour un morceau de mur''. C'est comme ça. Je prends en photo des détails et mon cerveau devient une banque d'images à proprement parler. C'est complètement inconscient », explique Cécile Degos. La scénographe insiste :
« Il faut avoir fait une école d'art ou une école d'architecture, c'est donc de la géométrie dans l'espace, les couleurs, la lumière. Il y a aussi du graphisme qui interfère pour pouvoir donner les informations. C'est de l'esthétique. Il faut être très motivé, avoir un œil et être intéressé par l'esthétique. »
Née à Paris, Cécile Degos aurait pu suivre une voie en économie. Mais sa passion pour le dessin, la sculpture et la photographie l'a conduite à passer le concours des Arts décoratifs en même temps que son baccalauréat. En 1997, elle intègre l'école et la spécialisation en scénographie pour théâtre et opéra : « La scénographie était la seule matière qui me permettait de garder l'ensemble des cours, c'est-à-dire peinture, sculpture, dessin, photo, sérigraphie, tout ce qui est offert aux arts déco. Mais je ne connaissais absolument pas la scénographie avant, et donc, ça a été un pur hasard. Je suis rentrée en section scénographie et j'ai commencé par le décor de théâtre et d'opéra, puisque les cours de scénographie d'exposition n'existaient pas à ce moment-là. Il y avait scénographie pour le cinéma ou scénographie pour le théâtre et l'opéra. »
Après avoir acquis une expertise unique dans la conception d'espaces, Cécile Degos, comme tous les scénographes, doit répondre à des appels d'offres pour être retenue sur un projet. « On nous donne une liste d'œuvres, un espace et un budget. En tant que scénographe, on doit proposer une esquisse, ça veut dire proposer un parcours, des volumes pour ensuite créer une exposition. On passe tout de suite au dessin. Il y a dix ans, je faisais vraiment des maquettes physiques parce que j'adorais ce côté manuel. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus rapide parce que les clients veulent des rendus très rapidement, donc on passe par la 3D. J'adore les maquettes, mais je suis obligée maintenant de passer par la 3D. Tout de suite, il faut visualiser une exposition dans un espace qu'on vous donne. Souvent, quand je regarde la liste d'œuvres et l'espace, il y a des idées comme ça qui viennent et il faut les dessiner et trouver les meilleures solutions pour le parcours », détaille-t-elle.
Cécile Degos cherche la surprise et l'émotion. Elle souhaite que chaque visiteur redécouvre une œuvre sous un nouveau jour. Pour cela, elle joue avec l'espace, la lumière, la couleur et la mise en scène, créant ainsi une scénographie discrète qui accompagne sans imposer : « Mon métier, c'est de provoquer des émotions aux visiteurs, mais c'est un métier qui ne se voit pas. On est vraiment en invisible. Par contre, si une scénographie n'est pas bien dessinée, que c'est anguleux et que vous ne vous sentez pas bien, ça peut détruire un propos scientifique. Il y a donc une certaine importance à ce que la scénographie soit réussie, pour qu'un grand nombre de visiteurs apprécient le discours qu'on a envie de donner. Les petits espaces, par exemple, les stands de foires, c'est ce qu'il y a de plus difficile. C'est très compliqué quand il y a 30m2 et avec un certain nombre d'artistes qui font partie d'une même galerie, mais qui ne sont pas forcément là pour aller ensemble. Dans un musée, je peux dire aux commissaires ou aux directeurs "Attention, là, il y a beaucoup trop d'œuvres, les gens ne vont rien voir. Moi, j'en enlèverai trois ou quatre", et ils choisissent. Ça, c'est quand il y a un dialogue très fluide. Sinon, quand il y a trop d'espace, on peut trouver des astuces pour le combler. Mais tous les espaces sont différents. Cela peut être une exposition à étage. Il faut aussi inciter le visiteur à monter les étages. Le visiteur devient un acteur de notre projet. Il faut qu'il y participe. »
Depuis plus de vingt ans, Cécile Degos joue avec la scénographie. Elle organise, équilibre, harmonise l'espace pour donner vie à ses idées. Elle maîtrise donc le dessin, la modélisation 3D, la réalisation de maquettes, la gestion de la lumière, la sécurité, l'ergonomie mais aussi le choix des matériaux et des couleurs : « Aussi bien le moment où je dessine l'exposition sur un papier et après sur mon logiciel. Je commence par le dessin, les volumes, les proportions, le rythme, les perspectives que je peux créer entre les différentes salles pour apporter des renvois d'œuvres. Ensuite, la couleur vient, à moins qu'il y ait une idée qui parte de la couleur, ça peut arriver ; mais on va dire que la majorité des fois, c'est par le dessin et les proportions. Puis, il y a un moment qui est absolument magique : c'est quand les caisses arrivent, que je vois pour la première fois les œuvres, puisque jusqu'à maintenant, j'avais une liste. Accrocher les œuvres avec un artiste vivant ou avec des commissaires, c'est toujours passionnant, parce que j'ai les anecdotes aussi qui arrivent. Parce qu'eux, ça fait soit deux ou quatre ans, quelquefois six ans, qu'ils travaillent sur l'exposition. Ils transmettent aussi des informations qu'on n'aurait jamais eu. D'un point de vue scénographique, c'est de montrer l'œuvre autrement et de trouver des astuces qui différencient, mais ne nuisent pas à l'œuvre, qui mettent en valeur différemment. »
La pratique de Cécile Degos intègre l'héritage architectural du lieu, la vision de l'artiste tout en suivant le fil conducteur du ou des commissaires de l'exposition : « En Chine, je suis sortie complètement de ma zone de confort. Il y avait peut-être 10 000m2, c'est énorme. J'ai fait ma proposition et tout a été accepté. Mais le travail entre une équipe chinoise et moi, c'est très différent. Il y a la barrière du langage. Quand on est à distance, il y a les traducteurs, mais une fois sur site, il n'y a plus les traducteurs et c'est très différent. Il faut comprendre. Je suis sur les détails de construction et sur tout ce qui est sécurité des œuvres. Ce sont des sujets très précis et il faut se comprendre. Le dessin, à ce moment-là, est un troisième langage qui m'aide à aussi à communiquer. Pour le musée d'Orsay, ce n'était que des œuvres 2D, je devais avoir cinq ou six sculptures, et là en l'occurrence, ce ne sont que des objets de petite taille. La directrice de la Chine m'a dit ''Il va falloir trouver une astuce pour que mes galeries aient l'air d'être remplies'', parce que c'est des petits bols, des petites choses vraiment toutes petites. C'est là où ça rejoint un peu le décor de théâtre et d'opéra. J'ai entièrement rhabillé les sections avec des décors où viennent se poser tous les objets. Et s'il y a trois objets sur quinze mètres, ils sont tellement mis en majesté dans un espace avec une architecture que l'objet, même s'il n'est pas grand, prend de l'importance. »
Cécile Degos sait s'adapter à des projets très différents en France, Chine, ou Norvège. Chaque nouvelle aventure comporte ses contraintes, ses enjeux culturels et techniques : « Je n'ai pas du tout de routine. Chaque projet est vraiment un projet à part entière. Tous les projets sont intéressants et moi, je ne souhaite pas me spécialiser comme d'autres scénographes, ni dans la mode ou le contemporain ou old master, maître ancien (en histoire de l'art, le terme ''old master'' désigne un artiste peintre européen ayant travaillé avant 1800) . Ce qui m'intéresse, c'est tous ces ponts. Le ''old master'' peut me servir pour l'art contemporain et à l'inverse, l'art contemporain me sert aussi pour exposer des pièces anciennes, et donc apporter un regard différent. Quand ce sont des tableaux anciens, on a peut-être moins d'œuvres. Par exemple, sur l'exposition Ribera au Petit Palais, je suis arrivée sur le projet un an/un an et demi avant l'ouverture. En tant que scénographe, vous devez récupérer le maximum d'informations de la part des commissaires, rentrer dans leur tête – si vous y arrivez – et traduire leur propos scientifique en espace. Cela dépend des commissaires. Il y en a qui sont très généreux et qui vous expliquent tout, d'autres moins. C'est à vous de contourner et d'arriver au mieux. Un autre exemple : George Condo, c'est pareil, on est un an avant, et là en l'occurrence, c'est aussi le travail avec des commissaires et un artiste vivant. C'est très différent. Chaque expérience est différente, ça dépend de l'institution, du commissaire aussi, si il ou elle a anticipé ses prêts. Et quelque fois, le scénographe vient vraiment longtemps à l'avance pour vérifier avec le propos du commissaire, si toutes les œuvres rentrent dans le budget ou s'il y a certains prêts qu'on va écarter à cause de l'espace, du budget. »
En tant que scénographe, Cécile Degos privilégie la réutilisation des matériaux ainsi que la conception de murs démontables pour limiter l'impact environnemental : « On est tous sensibilisés du côté RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), donc on prend le plan de l'exposition précédente et on voit comment réutiliser tout ou partie des murs. Je dessine des murs qui sont démontables ou déplaçables pour le suivant. Ça permet aussi d'économiser toutes les constructions. Ce n'est pas toujours facile parce qu'il faut faire aussi attention aux œuvres avec des valeurs d'assurance. Il faut faire attention entre la récupération et le côté dangereux pour les œuvres. Récupérer un maximum de murs, voir si j'en coupe à un mètre, comment je peux transformer l'espace pour se différencier de l'exposition précédente... Avant, on partait vraiment d'un espace vide. Depuis qu'on est tous dans la même logique avec ce côté écoresponsable, on s'interroge tous sur la meilleure façon de construire les murs, de jouer avec et de pouvoir faire que le suivant aussi puisse jouer avec. Il y a deux choses : l'écoresponsabilité, et puis, il y a les budgets qui diminuent. L'un aide l'autre. Il y a dix ans, nous n'étions pas du tout tous dans la même mouvance. Il y en avait très peu qui commençaient à penser, à réutiliser les choses. Mais maintenant, on est tous vraiment dans cette logique-là. »
Scénographe, c'est un métier de terrain. Cécile Degos travaille en équipe, dialogue avec les artistes, commissaires et artisans, et pour elle, c'est ce qui rend chaque projet unique et enrichissant : « Un artiste vivant peut faire peur, mais moi, j'aime beaucoup le dialogue, et nous avons à peu près le même langage : la couleur, le volume, l'espace. Il y a des scénographes qui sont architectes, donc c'est pas du tout la même vision, et peut être que le dialogue sera différent. Je pense que mon parcours, en étant passée par les arts décoratifs, aide beaucoup à tout cet échange humain avec un artiste. C'est un métier où il faut parler à toutes sortes de personnes. Dans la même journée, sur mon chantier, je peux parler à toute mon équipe et aux plus grands collectionneurs. Tout le monde a sa place et sans un des maillons, vous ne faites pas l'expo, donc c'est vraiment un métier où vous avez besoin de l'ensemble des personnes qui travaillent sur une exposition. Vous avez les commissaires, la Régie des œuvres, ceux qui s'occupent de faire arriver les œuvres. Il y a les éclairagistes, graphistes, toutes les personnes qui construisent ma scénographie, les menuisiers, les peintres, il y a les électriciens, il y a le socleur, celui qui va venir aussi sécuriser des sculptures, faire en sorte que l'œuvre flotte dans votre vitrine, etc. Ensuite, il y a tous les agents de sécurité qui sont là. Quand nous faisons un montage d'exposition, on est beaucoup, et chacun a son rôle. Et dès qu'il y a une personne qui manque, ça bloque. Nous sommes obligés de tous marcher dans le même sens. »
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