Podcasts100 % création

100 % création

100 % création
Latest episode

61 episodes

  • Cécile Degos, la scénographe qui façonne l'espace pour révéler l’art

    07/2/2026
    Cécile Degos est scénographe, c'est-à-dire une professionnelle spécialisée dans la conception et la mise en scène d'espaces pour des événements ou des expositions. Ce métier, encore assez méconnu, joue pourtant un rôle essentiel. Cécile Degos a notamment imaginé la scénographie de l'exposition George Condo au Musée d'art moderne de Paris, qui se tient jusqu'au 15 février. Elle conçoit des espaces qui invitent à la découverte en guidant le regard sans contraintes.
    « Toute la journée, je regarde des images, que ce soit dans les livres, la rue. Je prends des photos assez souvent et même dans un magazine, je peux prendre un détail et me dire : ''Tiens, cela servira pour un morceau de mur''. C'est comme ça. Je prends en photo des détails et mon cerveau devient une banque d'images à proprement parler. C'est complètement inconscient », explique Cécile Degos. La scénographe insiste :
    « Il faut avoir fait une école d'art ou une école d'architecture, c'est donc de la géométrie dans l'espace, les couleurs, la lumière. Il y a aussi du graphisme qui interfère pour pouvoir donner les informations. C'est de l'esthétique. Il faut être très motivé, avoir un œil et être intéressé par l'esthétique. »
    Née à Paris, Cécile Degos aurait pu suivre une voie en économie. Mais sa passion pour le dessin, la sculpture et la photographie l'a conduite à passer le concours des Arts décoratifs en même temps que son baccalauréat. En 1997, elle intègre l'école et la spécialisation en scénographie pour théâtre et opéra : « La scénographie était la seule matière qui me permettait de garder l'ensemble des cours, c'est-à-dire peinture, sculpture, dessin, photo, sérigraphie, tout ce qui est offert aux arts déco. Mais je ne connaissais absolument pas la scénographie avant, et donc, ça a été un pur hasard. Je suis rentrée en section scénographie et j'ai commencé par le décor de théâtre et d'opéra, puisque les cours de scénographie d'exposition n'existaient pas à ce moment-là. Il y avait scénographie pour le cinéma ou scénographie pour le théâtre et l'opéra. »
    Après avoir acquis une expertise unique dans la conception d'espaces, Cécile Degos, comme tous les scénographes, doit répondre à des appels d'offres pour être retenue sur un projet. « On nous donne une liste d'œuvres, un espace et un budget. En tant que scénographe, on doit proposer une esquisse, ça veut dire proposer un parcours, des volumes pour ensuite créer une exposition. On passe tout de suite au dessin. Il y a dix ans, je faisais vraiment des maquettes physiques parce que j'adorais ce côté manuel. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus rapide parce que les clients veulent des rendus très rapidement, donc on passe par la 3D. J'adore les maquettes, mais je suis obligée maintenant de passer par la 3D. Tout de suite, il faut visualiser une exposition dans un espace qu'on vous donne. Souvent, quand je regarde la liste d'œuvres et l'espace, il y a des idées comme ça qui viennent et il faut les dessiner et trouver les meilleures solutions pour le parcours », détaille-t-elle.
    Cécile Degos cherche la surprise et l'émotion. Elle souhaite que chaque visiteur redécouvre une œuvre sous un nouveau jour. Pour cela, elle joue avec l'espace, la lumière, la couleur et la mise en scène, créant ainsi une scénographie discrète qui accompagne sans imposer : « Mon métier, c'est de provoquer des émotions aux visiteurs, mais c'est un métier qui ne se voit pas. On est vraiment en invisible. Par contre, si une scénographie n'est pas bien dessinée, que c'est anguleux et que vous ne vous sentez pas bien, ça peut détruire un propos scientifique. Il y a donc une certaine importance à ce que la scénographie soit réussie, pour qu'un grand nombre de visiteurs apprécient le discours qu'on a envie de donner. Les petits espaces, par exemple, les stands de foires, c'est ce qu'il y a de plus difficile. C'est très compliqué quand il y a 30m2 et avec un certain nombre d'artistes qui font partie d'une même galerie, mais qui ne sont pas forcément là pour aller ensemble. Dans un musée, je peux dire aux commissaires ou aux directeurs "Attention, là, il y a beaucoup trop d'œuvres, les gens ne vont rien voir. Moi, j'en enlèverai trois ou quatre", et ils choisissent. Ça, c'est quand il y a un dialogue très fluide. Sinon, quand il y a trop d'espace, on peut trouver des astuces pour le combler. Mais tous les espaces sont différents. Cela peut être une exposition à étage. Il faut aussi inciter le visiteur à monter les étages. Le visiteur devient un acteur de notre projet. Il faut qu'il y participe. »
    Depuis plus de vingt ans, Cécile Degos joue avec la scénographie. Elle organise, équilibre, harmonise l'espace pour donner vie à ses idées. Elle maîtrise donc le dessin, la modélisation 3D, la réalisation de maquettes, la gestion de la lumière, la sécurité, l'ergonomie mais aussi le choix des matériaux et des couleurs : « Aussi bien le moment où je dessine l'exposition sur un papier et après sur mon logiciel. Je commence par le dessin, les volumes, les proportions, le rythme, les perspectives que je peux créer entre les différentes salles pour apporter des renvois d'œuvres. Ensuite, la couleur vient, à moins qu'il y ait une idée qui parte de la couleur, ça peut arriver ; mais on va dire que la majorité des fois, c'est par le dessin et les proportions. Puis, il y a un moment qui est absolument magique : c'est quand les caisses arrivent, que je vois pour la première fois les œuvres, puisque jusqu'à maintenant, j'avais une liste. Accrocher les œuvres avec un artiste vivant ou avec des commissaires, c'est toujours passionnant, parce que j'ai les anecdotes aussi qui arrivent. Parce qu'eux, ça fait soit deux ou quatre ans, quelquefois six ans, qu'ils travaillent sur l'exposition. Ils transmettent aussi des informations qu'on n'aurait jamais eu. D'un point de vue scénographique, c'est de montrer l'œuvre autrement et de trouver des astuces qui différencient, mais ne nuisent pas à l'œuvre, qui mettent en valeur différemment. »
    La pratique de Cécile Degos intègre l'héritage architectural du lieu, la vision de l'artiste tout en suivant le fil conducteur du ou des commissaires de l'exposition : « En Chine, je suis sortie complètement de ma zone de confort. Il y avait peut-être 10 000m2, c'est énorme. J'ai fait ma proposition et tout a été accepté. Mais le travail entre une équipe chinoise et moi, c'est très différent. Il y a la barrière du langage. Quand on est à distance, il y a les traducteurs, mais une fois sur site, il n'y a plus les traducteurs et c'est très différent. Il faut comprendre. Je suis sur les détails de construction et sur tout ce qui est sécurité des œuvres. Ce sont des sujets très précis et il faut se comprendre. Le dessin, à ce moment-là, est un troisième langage qui m'aide à aussi à communiquer. Pour le musée d'Orsay, ce n'était que des œuvres 2D, je devais avoir cinq ou six sculptures, et là en l'occurrence, ce ne sont que des objets de petite taille. La directrice de la Chine m'a dit ''Il va falloir trouver une astuce pour que mes galeries aient l'air d'être remplies'', parce que c'est des petits bols, des petites choses vraiment toutes petites. C'est là où ça rejoint un peu le décor de théâtre et d'opéra. J'ai entièrement rhabillé les sections avec des décors où viennent se poser tous les objets. Et s'il y a trois objets sur quinze mètres, ils sont tellement mis en majesté dans un espace avec une architecture que l'objet, même s'il n'est pas grand, prend de l'importance. »
    Cécile Degos sait s'adapter à des projets très différents en France, Chine, ou Norvège. Chaque nouvelle aventure comporte ses contraintes, ses enjeux culturels et techniques : « Je n'ai pas du tout de routine. Chaque projet est vraiment un projet à part entière. Tous les projets sont intéressants et moi, je ne souhaite pas me spécialiser comme d'autres scénographes, ni dans la mode ou le contemporain ou old master, maître ancien (en histoire de l'art, le terme ''old master'' désigne un artiste peintre européen ayant travaillé avant 1800) . Ce qui m'intéresse, c'est tous ces ponts. Le ''old master'' peut me servir pour l'art contemporain et à l'inverse, l'art contemporain me sert aussi pour exposer des pièces anciennes, et donc apporter un regard différent. Quand ce sont des tableaux anciens, on a peut-être moins d'œuvres. Par exemple, sur l'exposition Ribera au Petit Palais, je suis arrivée sur le projet un an/un an et demi avant l'ouverture. En tant que scénographe, vous devez récupérer le maximum d'informations de la part des commissaires, rentrer dans leur tête – si vous y arrivez – et traduire leur propos scientifique en espace. Cela dépend des commissaires. Il y en a qui sont très généreux et qui vous expliquent tout, d'autres moins. C'est à vous de contourner et d'arriver au mieux. Un autre exemple : George Condo, c'est pareil, on est un an avant, et là en l'occurrence, c'est aussi le travail avec des commissaires et un artiste vivant. C'est très différent. Chaque expérience est différente, ça dépend de l'institution, du commissaire aussi, si il ou elle a anticipé ses prêts. Et quelque fois, le scénographe vient vraiment longtemps à l'avance pour vérifier avec le propos du commissaire, si toutes les œuvres rentrent dans le budget ou s'il y a certains prêts qu'on va écarter à cause de l'espace, du budget. »
    En tant que scénographe, Cécile Degos privilégie la réutilisation des matériaux ainsi que la conception de murs démontables pour limiter l'impact environnemental : « On est tous sensibilisés du côté RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), donc on prend le plan de l'exposition précédente et on voit comment réutiliser tout ou partie des murs. Je dessine des murs qui sont démontables ou déplaçables pour le suivant. Ça permet aussi d'économiser toutes les constructions. Ce n'est pas toujours facile parce qu'il faut faire aussi attention aux œuvres avec des valeurs d'assurance. Il faut faire attention entre la récupération et le côté dangereux pour les œuvres. Récupérer un maximum de murs, voir si j'en coupe à un mètre, comment je peux transformer l'espace pour se différencier de l'exposition précédente... Avant, on partait vraiment d'un espace vide. Depuis qu'on est tous dans la même logique avec ce côté écoresponsable, on s'interroge tous sur la meilleure façon de construire les murs, de jouer avec et de pouvoir faire que le suivant aussi puisse jouer avec. Il y a deux choses : l'écoresponsabilité, et puis, il y a les budgets qui diminuent. L'un aide l'autre. Il y a dix ans, nous n'étions pas du tout tous dans la même mouvance. Il y en avait très peu qui commençaient à penser, à réutiliser les choses. Mais maintenant, on est tous vraiment dans cette logique-là. »
    Scénographe, c'est un métier de terrain. Cécile Degos travaille en équipe, dialogue avec les artistes, commissaires et artisans, et pour elle, c'est ce qui rend chaque projet unique et enrichissant : « Un artiste vivant peut faire peur, mais moi, j'aime beaucoup le dialogue, et nous avons à peu près le même langage : la couleur, le volume, l'espace. Il y a des scénographes qui sont architectes, donc c'est pas du tout la même vision, et peut être que le dialogue sera différent. Je pense que mon parcours, en étant passée par les arts décoratifs, aide beaucoup à tout cet échange humain avec un artiste. C'est un métier où il faut parler à toutes sortes de personnes. Dans la même journée, sur mon chantier, je peux parler à toute mon équipe et aux plus grands collectionneurs. Tout le monde a sa place et sans un des maillons, vous ne faites pas l'expo, donc c'est vraiment un métier où vous avez besoin de l'ensemble des personnes qui travaillent sur une exposition. Vous avez les commissaires, la Régie des œuvres, ceux qui s'occupent de faire arriver les œuvres. Il y a les éclairagistes, graphistes, toutes les personnes qui construisent ma scénographie, les menuisiers, les peintres, il y a les électriciens, il y a le socleur, celui qui va venir aussi sécuriser des sculptures, faire en sorte que l'œuvre flotte dans votre vitrine, etc. Ensuite, il y a tous les agents de sécurité qui sont là. Quand nous faisons un montage d'exposition, on est beaucoup, et chacun a son rôle. Et dès qu'il y a une personne qui manque, ça bloque. Nous sommes obligés de tous marcher dans le même sens. »
    Abonnez-vous à 100% création
    100% création est disponible à l'écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox Deezer Google Podcast Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.  
    Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté 
    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram 100% Création Facebook 100% Création-RFI
  • Une icône de toujours: Rose Torrente et la place des femmes grands couturiers

    31/1/2026
    La France, berceau de la haute couture, a vu naître des maisons emblématiques telles que Chanel, Dior, Givenchy, Yves Saint Laurent ou Torrente. Aujourd'hui, nous accueillons Rose Torrente, sœur du légendaire Ted Lapidus, tous deux grands noms de la haute couture française. La fondatrice de la maison Torrente sort un nouveau livre intitulé Mon siècle de mode, où elle témoigne de son parcours, sa passion et son combat pour faire reconnaître sa contribution à la haute couture française.
    « Mon premier modèle, c'est ma robe de mariée. C'est le premier modèle que j'ai dessiné dans ma vie. Je n'avais jamais fait de robe avant de faire la mienne. Je l'ai dessinée. Je ne l'ai pas cousue. Je ne sais pas coudre, pas du tout, mais je sais créer », se souvient Rose Mett.
    Grand couturier et fondatrice de la maison de haute couture Torrente, elle explique son changement de nom : « Je ne pouvais pas m'appeler Mett, je ne pouvais pas m'appeler Lapidus. C'était la mode italienne. Avec une bande d'amis, on chantait les chansons italiennes. Et puis d'un seul coup, ''Torrente'' est venu tout seul et j'ai dit: "C'est un joli nom". D'abord parce qu'il y a des ''R'', et le ''R'' porte chance. Et puis, dans ''Torrente'', il y a ''or'' et il y a ''rente''. Ce fut un bon présage. »
    Rose Mett est née Lapidus, dans une famille où la mode prend toute la place : un père tailleur, un frère grand couturier ayant habillé Brigitte Bardot, Alain Delon ou encore John Lennon... Elle a passé une décennie aux côtés de son frère comme assistante : « Je suis la sœur de Ted Lapidus et j'ai été son assistante pendant dix ans. Une assistante, c'est celle qui fait tout, du commencement jusqu'à la fin. Pendant dix ans, il a fait ses créations sur moi, et pendant qu'il créait, il me donnait l'envie de créer. Lui, il avait une mode militaire comme la saharienne, il voulait toutes les femmes en uniforme chic. Il voulait qu'elles soient dans la rue et puissante. Telle était sa vision de la mode. Moi, pendant ce temps, j'imaginais des femmes tout en douceur, avec des robes de rêve qui faisaient briller le regard des hommes. Ce côté artistique, que je ne soupçonnais pas, s'est développé. Je ne pouvais pas imaginer qu'un jour je serai une créatrice. »
    Autodidacte, en 1969, Rose Torrente ouvre sa première boutique. Elle habille avec simplicité en valorisant la féminité naturelle : « Du jour au lendemain, j'ai acquis ma liberté. J'étais tout chez Ted, mais je ne faisais que ce qu'il voulait que je fasse. D'un seul coup, j'ai dit : "Je vais m'exprimer". C'est extraordinaire, la liberté ! Du jour au lendemain, j'ai engagé à la chambre syndicale quatre stagiaires. Je leur ai dit : "Voilà, on va créer des nouvelles robes, on va créer une nouvelle mode". À l'époque, il existait le prêt à porter, les trois hirondelles, une mode un peu luxueuse, la couturière ou le couturier. Ce que j'ai créé n'existait pas. J'ai été la première à créer une haute boutique où, tous les mois, toutes ces jeunes femmes qui avaient envie de s'amuser sont venues les unes et les autres. Au bout d'un an, j'avais neuf vendeuses et elles attendaient leur tour pour acheter un Torrente. »
    C'est en 1971 que Rose Torrente inscrit son nom dans le cercle très fermé et très masculin de la haute couture parisienne : « Au moment où je me suis inscrite à la chambre syndicale, personne n'entrait jamais à la chambre syndicale. Il y avait des boules noires. J'avais fait le dossier de mon frère, je connaissais tous les écueils, et quand j'ai présenté ma candidature, je savais que je n'aurais pas de boule noire. Je connaissais le dossier par cœur, je l'avais fait. Mais personne n'est rentré après moi. Personne ne rentrait jamais. Il fallait avoir 20 ouvrières à temps plein, défiler trois fois par semaine dans nos salons privés, avec sept mannequins à demeure. En plus, il fallait présenter 50 modèles. C'était tellement lourd ! Et il fallait des équipes pour avoir ces 50 modèles. On nous a imposé l'infaisable. Tout cela par une chambre syndicale snob, repliée sur elle-même. Chaque jour, il y avait de nouvelles contraintes qui faisaient que quatre grands couturiers ont été rachetés, et tous ont déposé le bilan parmi des gens comme Lacroix, Scherrer, Ungaro. Les meilleurs, des grands de grands. »
    Dans son livre intitulé Mon siècle de mode, la fondatrice de la maison Torrente partage son histoire familiale, sa vision de la mode et son œuvre qui dépasse les frontières françaises. Reconnue à l'étranger, elle déplore que son travail soit invisibilisé, encore aujourd'hui, en France :
    « Les gens courent les musées pour voir des expositions. C'est la différence avec mon époque où personne n'allait au musée. Je ne suis sur aucun livre, aucune exposition, comme si je n'avais jamais existé. Comment peut-on écarter quelqu'un qui, toute sa vie, a fait carrière, et une carrière à l'international ? Quelqu'un de très connue avec 80 boutiques au Japon, deux en Chine, deux à Singapour, deux à New-York... J'étais partout ! Et en France, aujourd'hui, quand on écrit un livre sur la mode, on oublie que Torrente a existé. C'est insupportable ! Un soir, un peu dans la pénombre, j'ai entendu après nos collections, "il faut se débarrasser d'elle, elle est trop commerciale". Qu'est-ce que ça veut dire, trop commerciale ? Ça veut dire que quand je passais au 20h et que les femmes voyaient mes collections, elles aimaient ! "C'est ça que je veux pour me marier. Je marie ma fille, c'est cette robe là que je veux", voilà ! Elles arrivaient le lendemain à la boutique, et ça, aucun de mes confrères ne le supportait. On disait : "Elle est commerciale". Parce que j'ai refusé de faire une mode qui soit une mode de spectacle. Le spectacle, c'est autre chose, mais une mode où vous travaillez 300 heures sur une robe, vous voulez qu'elle plaise, vous voulez que les femmes en aient envie. Ma différence a été là. Mon rêve, c'était d'habiller et j'y suis arrivée. »
    Pour Rose Torrente, la mode doit être un langage de liberté et non pas une prison de conventions : « Si la haute couture, la chambre syndicale ne se réveille pas, elle sera morte. Morte ! On ne peut pas tourner autour de quatre maisons. Il y a des jeunes, mais ils ne sont pas suffisamment aidés. On ne parle pas assez d'eux. On invite tous les pays étrangers en se glorifiant. Mais pourquoi recevoir les autres si ce n'est pas pour nous défendre nous-même ? On a tout pour le faire. On a des talents qui sont dans des coins qui ne sont même pas réveillés. On a tout. Occupons-nous d'un rayonnement français qui devrait perdurer. C'est ce que je souhaite. C'est pourquoi j'ai écrit ce livre. Je souhaite que ça perdure. Quand je suis allé à l'Institut français de la mode (IFM) et qu'ils m'ont montré tout ce qu'ils font, c'est formidable parce que ce sont des gens qui sortent des grandes écoles, de Sciences-Po, d'HEC pour se former, pour le devenir de la mode française. Mais ce qui est une erreur, c'est de continuer à leur dire "Faites quelque chose qui se remarque". Mais faites plutôt quelque chose qui se porte ! C'est ça, la vérité. Les Italiens l'ont compris. Ils arrivent avec une mode dont on a envie. Pourquoi on devrait faire des choses qu'on ne porterait pas ? C'est une erreur monumentale. Et quand j'ai vu ça, j'ai dit : "Quelle erreur de rester dans cette erreur". Le spectacle peut être une mode belle, qui dépasse et qui surpasse la mode des autres parce qu'on a les gens pour le faire, les talents pour le faire. Et ces talents-là, il faut leur donner le plus de chances possible. »
    Consciente de l'importance de transmettre, elle a créé l'Institut français de la mode, afin de former les jeunes générations et préserver l'excellence française : « J'ai créé l'IFM. Je l'ai créé, toute seule, la plus grande école de mode presque du monde, parce que je savais que si on ne transmettait pas, il n'y aurait plus rien. J'ai demandé à Madame Mitterrand, que j'habillais : "Je ne vous demanderai jamais rien pour moi, mais aidez-moi à créer un troisième cycle. Qu'on apprenne aux jeunes la pérennité". J'ai été reçu par Monsieur Fabius, Monsieur Chevènement, Monsieur Rocard avec un sourire, un café et un verre d'eau, et ils m'ont dit : "Oui, vous avez raison, mais pas tout de suite, on fera ça plus tard". Et puis, la Bunka de Tokyo a décidé d'ouvrir en France, et là, on lui avait donné la permission. Quand je l'ai su, à la dernière minute, deux jours avant que ça n'ouvre, je suis allé voir Edith Cresson, que j'habillais, et je lui ai dit : "Écoutez, on va ouvrir une école japonaise et nous, on n'a rien". Elle m'a dit : "Qu'est-ce que c'est cette histoire ? Bien sûr que je donne l'argent tout de suite". Elle a appelé Jack Lang en disant : "Tu es à la culture. Tu vas participer avec moi et on ouvre un troisième cycle". Jack Lang a appelé Pierre Bergé en disant : "On va ouvrir la plus grande école de mode du monde et tu seras président". Ils m'ont volé, ça s'appelle voler. Peu importe. J'ai été vice-présidente pendant 25 ans. Mais voir écrire que Pierre Bergé a dit : "J'ai toujours voulu ça", alors que je l'ai emmené à l'Élysée et que derrière la porte, il m'a dit : "Ces gens-là, il faut leur prendre leur pognon". Ce sont ses mots ! J'ai supporté parce que je voulais tellement cet institut. »
    Malgré ses succès, Rose Torrente éprouve de la tristesse face à l'oubli de sa Maison et de ses engagements pour la mode en France : « Je suis une créatrice cachée. Dans toutes les revues françaises, tous ces journaux, on oublie Torrente ! Mais pourquoi ? Alors que ma mode a été belle, internationale... Aujourd'hui, elle est encore dans le temps présent. Pourquoi est-ce qu'on a voulu me chasser et m'oublier en France ? Seulement en France ! Dans tous les pays étrangers, en presse étrangère, c'est une ovation. Pourquoi pas chez nous ? Pourquoi me faire ça ? Ce livre, au départ, je voulais l'écrire pour ma famille, parce que j'ai eu une jeunesse très, très difficile. Je suis pupille de la nation. J'ai connu la guerre, j'ai traversé l'époque de la guerre. J'ai perdu mon père qui a toujours été présent dans ma vie malgré qu'il ne soit plus là. Mais quelque part, je me dis qu'avoir eu tous ces moments difficiles m'a donné la force que j'ai eu ensuite. Et malgré tout ce qui m'est arrivé, j'ai écrit ce livre pour raconter. Parce que l'injustice, on doit la faire connaître. Pour moi, ce qui m'est arrivé avec la presse française, c'est une très grande injustice. J'ai écrit pour dire : "J'existe !". Je suis la seule qui suis encore en vie. Mes confrères sont tous morts. Alors, je ne veux pas parler des absents, sauf pour en dire du bien. À part Pierre Bergé, vraiment, ce n'est pas possible. Mais honnêtement, la chance d'être la seule à être encore là et dont on ne parle pas... Alors, pourquoi ? Pourquoi ? »
    En dépit de cet oubli, Rose Torrente encourage la jeunesse à exprimer ses talents : « Pourquoi j'ai écrit "Un siècle de mode" ? C'est la différence qui existe entre l'ancien siècle et aujourd'hui. Vous avez de la chance parce que tout est à portée de main. Et celui ou celle qui veut se réaliser a des chances. Il faut le vouloir. Je suis maître de conférence. J'ai une retraite d'HEC alors que je suis autodidacte. Quand je vois tous ces jeunes, il y a quelques années, au moment où j'enseignais, qui avaient des projets... Je les ai vus se construire. Et aujourd'hui, ces projets se sont réalisés. C'est le plus grand bonheur. C'est ce que je souhaite à toute la jeunesse française et que ce rayonnement perdure vraiment. Je suis une acharnée de ce que nous avons la chance de posséder et que nous pouvons transmettre. »
    Abonnez-vous à 100% création
    100% création est disponible à l'écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox, Deezer , Google Podcast, Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.  
    Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté.
    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram et Facebook
  • Elie Kuame, engagement et créativité pour la mode et la CAN 2025

    24/1/2026
    Rendez-vous avec Elie Kuame, une figure emblématique de la mode en Côte d'Ivoire, styliste et directeur artistique de la Maison Elie Kuame. Ce créateur de mode ivoiro-libanais habille des célébrités et il a, également, imaginé les tenues pour l'équipe nationale ivoirienne lors de la CAN au Maroc, renforçant ainsi l'image de la Côte d'Ivoire à l’international. Il sait conjuguer héritage, créativité et engagement pour faire rayonner l’Afrique à travers ses collections et ses projets. 
    Mon métier exige de moi, tout mon temps, toutes mes émotions, toute ma personne. Cela exige que je me  remette continuellement en question afin d'ouvrir mes sens à l'humilité, celle de reconnaitre que tout existe déjà. 
    Elie Kuame, fondateur et directeur artistique de la maison de couture éponyme.
    Né à Bruxelles, en Belgique, Elie Kuame a grandi en Côte d'Ivoire, dans un environnement familial riche en artisanat et en culture. Sa mère lui transmet dès son enfance l’amour du tissu, des couleurs et du travail manuel. Afin de poursuivre ses études en sciences économiques, il rejoint ses parents à Paris, mais il s’oriente très rapidement vers la mode, un domaine qui le passionne profondément. « J'ai choisi la filière des métiers de la mode tout de suite parce que petit, ma mère avait un atelier de couture en Côte d'Ivoire, donc ma mère gérait déjà des dames qui venaient, des couturiers. Et donc quand on m'a fait différentes propositions, j'ai tout de suite opté pour les métiers de la mode. »
    Elie Kuame décide alors de se former en France, au Mans, puis à Paris, où il apprend les métiers du sur-mesure. Pendant ses années d'études, il explore différentes techniques. Dès ses 19 ans, il exerce dans des maisons prestigieuses comme celle de Clarisse Hieraix. « J'ai eu une proposition pour intégrer tout de suite la Maison de couture de madame Clarisse Hieraix, et j'ai accepté de rejoindre ses ateliers pour travailler avec elle. Au départ, j'étais apprenti et très vite, elle m'a donné la gestion du showroom avec toutes les clientes internationales, les recevoir, faire les essayages. Elle m'a formé aux métiers de la mode, à la gestion d'un atelier de couture, de ce qui le crédibilise — c'est-à-dire les clientes couture, le sur-mesure, le prêt-à-couture, la vente à distance. J’ai réussi à comprendre tout de suite ce qu'était le milieu professionnel. Comment on travaille dans un atelier de couture, comment on le gère, c'est quoi passer de la théorie à la pratique ? Même si j'ai fait beaucoup de théorie à l'école, passer de la théorie à la pratique, cela a été bénéfique pour moi. »
    Attaché à l’Afrique, ses racines, ses tissus et son artisanat, Elie Kuame fait un choix audacieux : il revient sur le continent. « J'avais déjà pour ambition de rentrer en Côte d'Ivoire et, en 2013, j'ai eu une conversation avec moi-même. On me présentait partout sur le continent comme un créateur, un prodige africain, mais je vivais en France avec beaucoup de facilités. Je pouvais m'acheter des tissus qui étaient déjà beaux, il n'y avait pas de défi et, donc, par rapport à ma situation intrinsèque, émotionnelle, j'ai décidé de rentrer en Côte d'Ivoire puis de bâtir ici une maison de couture avec de vraies lettres de noblesse. J'ai voulu vraiment rentrer en Côte d'Ivoire et ouvrir les portes à la couture, à l'exigence, changer la donne, rendre les choses possibles, accessibles, mais avec un grade de qualité bien précis, comme me l'ont appris mes professeurs en maison de couture. »
    Elie Kuame construit un style moderne, luxueux et accessible tout en valorisant le patrimoine culturel ivoirien, notamment à travers le tissu traditionnel.  Il développe un label d’excellence, un symbole d’exigence, de qualité et de fierté africaine. « J'ai créé il y a quatre ans un label que j'ai appelé le Born in Africa. Ce label a comme code de valeurs l'exigence au niveau de l'atelier de couture, un minimum de cinq personnes au sein de cet atelier. On va demander à la maison de commencer d'ores et déjà à penser en maison de couture et non en petite entité. Vous avez aussi l'exigence au niveau des matériaux utilisés. Nous allons demander à nos camarades d'avoir un minimum de 30 % des matériaux tissés sur le continent ou en Côte d'Ivoire, de travailler avec ce que nous avons comme patrimoine, comme héritage et de le présenter de la plus belle des façons. Il est impératif pour nous, créateurs sur le continent africain, de créer un label qui va justifier de nos exigences, qui va justifier de nos codes, de notre héritage et qui va nous permettre, à nous aussi, créateurs issus du continent, donc acteurs actifs du monde textile, mode et design, de pouvoir répondre à une demande à l'international. Dans le Born in Africa, vous avez toutes les personnes qui désirent mettre en avant le travail issu du continent. Vous pouvez habiter à Paris, à New York, à Milan, si vous travaillez avec des artisans africains et que nous le labellisons, le validons, vous pouvez prétendre au Born in Africa. »
    Pour la création et conception de ses collections, Elie Kuame a organisé sa maison de couture en plusieurs départements. « Nous avons le sur-mesure, la robe de mariée, le prêt-à-couture, qui est un prêt-à-porter haut de gamme, qui est fait, en général, pour mes "reines" qui sélectionnent les pièces dans la collection d'une année avec de beaux matériaux, avec de beaux tissages. Donc nous avons ces différents départements-là. Et aujourd'hui, je crois beaucoup en la petite main, donc j'octroie des formations aux dames désireuses — pour l'instant, nous n'avons pas eu d'hommes — de venir se former. Une fois qu'on les a formées en à peu près huit mois, on leur donne un poste si ça les intéresse. Mais vous savez, on a une grande chance en Côte d'Ivoire, c'est qu’ici, on a des lignées de tisserands. Ça ne s'arrête pas. Je travaille avec une maman qui a une quarantaine de personnes formées qui tissent. Ici, en Côte d'Ivoire, vous avez différents tissages qui sont très beaux, d'autres qui sont plus serrés, d'autres qui sont plus lâches, d'autres avec douze fils de chaîne, d’autres avec 24, d'autres avec moins de fils de trame. Cela donne un vrai éventail de possibilités. Maintenant, au-delà de ça, nous avons vraiment cette ambition de partager les compétences, les savoir-faire et puis les développer parce que cela complète le Born in Africa. »
    Créateur de mode engagé, Elie Kuame va plus loin, il organise la Fashion Week d’Abidjan. Un événement majeur, qui sert de plateforme afin de promouvoir la mode ivoirienne et africaine. « La mode génère énormément d'argent, énormément de métiers. Ce que nous nous avons voulu faire, c'est présenter ces multiples possibilités-là dans un secteur mode, textile et design. La Fashion Week ne travaille pas à mettre en évidence la haute couture. La Fashion Week travaille à mettre en évidence des acteurs du secteur mode, textile et design, travaille à mettre en évidence les artisans qui sont sur le continent afin de créer des synergies avec les différents marchés, avec les autres industries. Nous avons aussi l’ambition de développer notre savoir-faire, notre industrie parce que nous avons un beau savoir-faire. Au sein de la Fashion Week, nous avons le concours Marie-Thérèse Houphouët-Boigny qui, encore une fois permet de partager les savoir-faire, mais donne aussi la possibilité à des jeunes talents d'émerger et de devenir des maisons. Et ce fonds-là va maintenant travailler à impulser de la force dans des nouvelles maisons, de nouveaux artisans, de nouvelles entreprises, avec de nouveaux entrepreneurs. C'est vraiment constituer, valoriser, développer la chaîne de valeur. »
    La mode pour Elie Kuame, c’est aussi un vecteur de dignité et de rayonnement. Il habille des figures internationales, comme Olivia Yacé de Miss Univers, ou récemment les sportifs lors de la CAN au Maroc. « Lorsque j'ai fini l'entretien avec Monsieur Eric Adigo et son équipe et puis Monsieur Idriss Diallo de la Fédération ivoirienne de football, j'ai eu un cahier des charges. Dans ce cahier des charges, je devais mettre en évidence le patrimoine ivoirien, la beauté de l'héritage ivoirien. Je devais présenter une ligne élégante pour les Éléphants, donc travailler avec un matériau typique de chez nous, c'était une évidence. Choisir un pagne qui, en son sein, a plusieurs symboles qui mettent en évidence la royauté, c'était une évidence. Choisir du blanc et du doré, ça m'a surpris parce que j'ai été interpellé par le pagne, parce qu'il était beau, parce qu'il y avait des symboles, parce qu'avec beaucoup d'humilité et de silence, on pouvait présenter sa dignité, sa noblesse, l'opulence de sa culture. Et c'est ce que vous retrouvez dans ce matériau-là, dans le Kita qui a été choisi pour les Éléphants, l'or, le blanc, pour la pureté, pour la paix. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en Côte d'Ivoire, on parle de la réconciliation nationale. Il était évident de présenter une Côte d'Ivoire unie, une Côte d'Ivoire riche. Il y a eu un désir ardent de parler à tout le monde, mais avec la beauté, l'élégance, le raffinement, la délicatesse. »
    La mode est pour Elie Kuame plus qu’un langage universel, elle est porteuse d’identité, de responsabilité et d’espoir. « C'est ma responsabilité de le faire. L'industrie est là. Le pouvoir d'achat est là, le marché est vaste, on ne peut pas lésiner sur les efforts. Je suis persuadé que tout est bon quand il est partagé et que le savoir, quand il ne se partage pas, prend la poussière. Donc, moi, je suis partisan de cela. Madame Clarissa Yerkes m'a appris beaucoup de choses. Les dames que j'ai rencontrées, qui m'ont permis de peaufiner mon savoir-faire, m'ont beaucoup aidé. Aujourd'hui, il est de rigueur que, moi, je travaille à mettre en évidence quelque chose pour justement la pérennisation de ces métiers-là qui sont l'avenir. On ne peut pas se cacher, il y a l'IA qui arrive, Internet qui prend le lead, mais personne ne pourra créer une robe avec un ordinateur. Nous, aujourd'hui, nous avons la mission de partager. Il faut continuellement léguer, donner, échanger, apprendre, ne pas avoir peur d'apprendre, même des plus petits que soi, se battre pour se faire entendre quand on connaît quelque chose, pour que nous soyons plusieurs à avoir un grade de qualité au lieu d'être seuls à avoir un grade de qualité impeccable. »
     
    Abonnez-vous à 100% création"-
     100% création est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox Deezer Google Podcast Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.  
     
    Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté.
     
    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram 100% Création Facebook 100% Création-RFI
  • Sénégal: Néné Yaya, la marque de maroquinerie de luxe imaginée par les sœurs Gaye

    17/1/2026
    Nous vous emmenons à la découverte de deux sœurs : Marième et Néné Gaye, cofondatrices de la marque Néné Yaya. Une marque de maroquinerie de luxe sénégalaise qui propose des produits alliant artisanat traditionnel et design contemporain. Marième Gaye, co-fondatrice de Néné Yaya, veut changer la perception de la maroquinerie africaine et promouvoir le « Made in Sénégal » sur la scène internationale. Néné Yaya incarne le savoir-faire, la créativité et la fierté du continent africain.
    « C'est ma grande sœur, ma partenaire, ma meilleure amie. On partage tout. Même pour mes frères, quand ils veulent parler de Néné ou de Marième. Néné, vous êtes la même personne. »
    Marième Gaye, co-fondatrice de Néné Yaya.
    « Néné Yaya. Néné, c'est le nom de ma sœur, et Yaya, son petit surnom, c'est court, c'est facile à retenir. »
    Née à Dakar, Marième Gaye a parcouru le monde. Après des études aux États-Unis, un passage à Toronto où elle a travaillé dans le secteur du e-business, elle décide de revenir au Sénégal, motivée par une envie profonde de valoriser l’artisanat local avec sa sœur aînée, grande passionnée de maroquinerie de luxe depuis toujours. Comme sa grande sœur ne trouvait plus de sacs qui lui plaisaient, elles ont l’idée de fabriquer leurs créations au Sénégal. « Alors elle m'a dit : "Marième, je vais dessiner deux sacs que tu vas faire faire au Sénégal. Quand tu viens en vacances, tu les ramènes." Ce que j'ai fait. En déballant les sacs à Toronto, on a vu le potentiel instantanément. C'est là, je crois, qu'on s’est dit en même temps : "Je crois qu'il est temps qu'on fasse notre marque de maroquinerie de luxe". »
    Les deux sœurs fondent en 2012 la marque Néne Yaya. Leur processus créatif débute par des dessins, des idées qu’elles partagent lors de réunions avec des artisans sénégalais. Leur atelier, aujourd’hui propriété de la marque, rassemble une soixantaine d’artisans. « Avec les artisans, il faut de la patience. Au début, c'était difficile parce qu’ils avaient l'habitude de travailler juste pour la dépense quotidienne. Ils prenaient ton avance et tu ne livrais pas les sacs. Ils ne faisaient pas ce que tu voulais. Mais moi, ce que je dis à mes artisans, même en ce moment, même les plus renommés de Dakar, quand ils viennent à l'atelier : "Vous avez six mois, prenez le temps, je ne veux pas d'articles vite fait, je veux quelque chose fait avec qualité. Vous prenez le temps de bien faire les choses." C’est comme cela que je les sélectionne. Je prends mon temps avec eux. Je leur donne six mois parce qu’ils ont tous un savoir-faire. C’est inné chez eux parce qu’ils apprennent dès le bas âge. Ils grandissent tous dans l'atelier de leurs parents, de leur père. Il faut savoir que la famille des artisans sénégalais est une grande famille. Ce sont les Houdé. Dans mon atelier, ils sont une soixantaine et pourtant ils sont tous de la même famille. »
    Sacs, chaussures, ceintures, bracelets, bagagerie ou petite maroquinerie, la gamme Néné Yaya incarne la philosophie de la marque : intemporelle, moderne et pratique. Marième Gaye et sa sœur veillent à chaque étape. « C'est ma grande sœur. On travaille bien ensemble comme cela. Elle décide des lignes, mais après, elle me demande ce que l’on doit ajouter ou faire comme rectifications. Elle s'occupe de la direction artistique, mais c'est moi qui dirige les artisans et tout ce qui est choix des matériaux. Il y a beaucoup de couleurs, de matières dans chacune de nos pièces, on utilise au moins trois ou quatre matières. C'est moi qui choisis les matières, donc je dois être à l'atelier au moins trois fois par semaine. Je reste là-bas jusqu'à 20 heures parce qu'il faut que je gère cela. Je suis rarement à la boutique d'ailleurs, parce que je suis plus à l'atelier en train de gérer la sélection. »
    Le choix du cuir est aussi important que la façon de produire localement.  « Nous n'utilisons que du cuir. Nous avons aussi une collection en raphia pour l'été. Notre toute première collection, c'était seulement du cuir exotique et c'est excessivement cher. Notre vision était de faire de la maroquinerie de luxe depuis toujours, étant donné que le cuir était trop cher. Maintenant, on fait cela parallèlement sur commande, mais on utilise le cuir de veau, de mouton, sur presque tous nos sacs. Le cuir d’iguane, c'est notre petite signature. Pour le cuir exotique, on prend cela au Sénégal, dans la sous-région, en Afrique du Sud. Le cuir de veau et mouton vient d'Italie et de Turquie parce qu’en ce moment, on n'a pas de tannerie qui peut nous faire ce qu'on veut. On est en train d'y travailler. »
    Marième Gaye et sa sœur s’appuient sur les réseaux sociaux mais aussi sur des ambassadeurs de prestige afin d’accroître leur visibilité à l’internationale. « Ce sont surtout les réseaux sociaux, de nos jours, par le biais des influenceurs. Il faut dire que nos deux premières dames – parce que notre président a deux femmes – mettent nos sacs en valeur, quelquefois même pour donner en cadeau. Ce sont nos ambassadrices. Ce sont des personnes comme cela qui amènent la marque au-delà de nos frontières, sans demander quoi que ce soit. Ce ne sont même pas vraiment les femmes sénégalaises qui ont été les premières à aider, c’étaient les Togolaises, les Congolaises et d'autres nationalités africaines. On se concentre sur l'Afrique et après je me dis que le monde va suivre. Il faut qu'on se valorise d'abord et puis les gens vont venir. Par exemple, la première dame ne met pas de marques occidentales, mais une marque sénégalaise. Elle montre qu'elle est fière de mettre cela. C'est ainsi que les autres premières dames découvrent et développent de l'intérêt aussi. Elles commandent. Elles aiment. Je dis : "Africa to the world", c'est nous et puis le reste du monde va venir vers nous. »
    Les co-fondatrices de Néné Yaya produisent et valorisent le « made in Sénégal » (« fabriqué au Sénégal », en français), avec passion, détermination et sens du détail. « Les Africains en général ne savaient pas qu'on pouvait faire de la maroquinerie de luxe. Les Africains aiment les bonnes choses bien faites. Ils venaient tout le temps en me disant qu'ils voulaient mettre de la maroquinerie de luxe faite au Sénégal ou en Afrique, mais qu'ils ne trouvaient pas de bons produits. Maintenant que cela se développe de plus en plus, on fait attention aux détails. Les créations sont belles et les gens ont beaucoup de fierté à mettre les produits. Cela veut dire que leurs mentalités sont en train de changer et qu'ils adhèrent à nos produits "made in Sénégal, made in Africa". »
    Les projets pour Néné Yaya sont nombreux, notamment l’ouverture d’une école de formation afin de préserver le savoir-faire traditionnel de maroquinerie africaine. « Nous sommes en train d'ouvrir une école de formation parce qu’il y a tellement de jeunes qui viennent vers nous, qui veulent se former. Non seulement les jeunes femmes, mais aussi des jeunes hommes. Au Sénégal, il n’y a pas beaucoup de maroquiniers. On se plaint, mais tous les jours, il y a un maroquinier qui m'appelle, qui me demande de rejoindre l'équipe, qui demande la formation. Ils ont besoin de cette école pour se former. Après, on peut les mettre dans l'atelier, ou bien ils ouvrent leur propre atelier, leur propre marque. Quoi qu'on dise, il y a beaucoup de demande de maroquinier du Sénégal dans les autres pays d'Afrique. Au Nigeria, ils prennent nos maroquiniers. Ils viennent au Sénégal de Guinée ou du Mali parce que nous avons les meilleurs maroquiniers d'Afrique. On veut aussi s'installer dans différents pays d'Afrique pour y avoir notre propre boutique, au Rwanda ou au Congo. Mes meilleurs clients sont du Congo, ils aiment s'habiller, ils aiment la sape et tout ce qui va avec. Ou à Abidjan, parce qu'on a beaucoup de demande et aussi Abuja parce que je suis Nigériane de cœur. » 
    Abonnez-vous à 100% création :
    100% création est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO , Apple Podcast , Castbox , Deezer , Google Podcast , Podcast Addict , Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.  
    Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc plus écouté.
    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram / Facebook
  • Infinity, le sac à main connecté imaginé par Richard Peuty

    10/1/2026
    Le Consumer Electronic Show (CES) 2026 de Las Vegas, qui vient de refermer ses portes, réunit tous les ans les plus grandes marques et les plus grands innovateurs du secteur technologique. Richard Peuty y était l’un des représentants de la France cette année. Autodidacte qui aspire à transformer la mode en un secteur où la technologie et l’artisanat se conjuguent pour répondre aux attentes des consommateurs du XXIe siècle, celui-ci y a présenté son sac Infinity, un accessoire de mode innovant et connecté.
    Infinity est, selon Richard Peuty, l’un des symboles de la créativité française tournée vers l’avenir.
    La création a toujours été présente. Depuis mon jeune âge, j'adore innover, créer. C'est un stimulant. C'est à dire qu’aujourd’hui, sans créer, sans innover, je pense que je n'aurais pas ma place dans un métier standard, j'ai besoin d'avoir cette excitation. Et les entrepreneurs ont cette excitation là quand ils sont en mode projet.
    Originaire de Nogent-sur-Marne, en région parisienne, Richard Peuty se passionne dès l'adolescence pour le codage, l’auto-apprentissage et l’innovation. Après des études en économie, il décide de suivre sa véritable vocation : créer des produits qui mêlent technologie et design. Son expérience dans le secteur du prêt-à-porter lui donne l’idée de concevoir un costume évolutif, puis de transposer cette idée dans la maroquinerie. « Je devais avoir 20 ou 21 ans. Je faisais un stage dans une enseigne de prêt-à-porter et j'achetais énormément de costumes. Je me suis dit : "Pourquoi ne pas avoir un costume avec une couleur unique ? Et je pourrais lui envoyer des motifs Prince de Galles, des motifs velours". À partir de là, j’ai pensé que cela pourrait être intéressant d'avoir un vêtement évolutif. En revanche, à l'époque, j'étais limité par la technologie. Le problème, c’était de travailler l'image. J’ai voulu l'intégrer dans un objet du quotidien. Et quel est l'accessoire de mode ultime ? C'est le sac à main. Il y avait un besoin qui n'est pas encore comblé dans la mode, c'est le besoin d'immédiateté, notamment sur les accessoires. Les habitudes des consommateurs vont de plus en plus vers la personnalisation, même vers l'ultra-personnalisation. Ce sac à main connecté, ultra-personnalisable et instantané, répond à ce type de besoin dans la mode. Le sac à main, c'est également un accessoire qui est très vendu. En plus, l'image de la France à l'international est très forte sur le sac à main. Mais c'est surtout un accessoire où l'on peut facilement intégrer des écrans, que ce soient des écrans rigides ou flexibles.»
    Baptisé Infinity, le sac à main connecté imaginé par Richard Peuty est capable de changer de couleurs et de motifs instantanément. Un accessoire personnalisé, innovant, et surtout, capable de faire sensation. Pour réaliser ce projet, Richard Peuty s’est entouré d’artisans de maroquinerie. « Je ne suis absolument pas maroquinier, je n'y connais rien du tout. D'ailleurs, niveau mode, j'ai encore des choses à apprendre. Néanmoins, je sais trouver des compétences que je n'ai pas. J'ai participé en 2024 au concours international Lépine. J'y ai remporté la médaille d'argent sur la partie objets connectés. Ensuite, j'ai eu un atelier de luxe à Châteauroux qui s'appelle Échanges Métiers d'Art, EMA. Cet atelier m'a contacté en me disant: "J'ai adoré ce projet, il faudrait qu'on travaille ensemble". Nous avons noué un partenariat. Ils s'occupent de la fabrication du sac à main, y compris du prototype. Cela va être la combinaison de multiples compétences en technologie et maroquinerie. »
    Qui dit nouvelles technologies et innovation dit aussi produit breveté. « Avant de lancer le projet, il fallait savoir s'il pouvait être breveté. Pour cela, il y a l'INPI, l'institution qui va faire des recherches d'antériorité pour savoir s'il existe une technologie similaire. Certaines choses ont été testées sur le marché, mais pas aussi bien développées. Nous avons pu déposer un brevet. Ce sac à main est donc breveté. Cela va être de l'assemblage de technologies qui existent déjà. Néanmoins, ça va être la manière de faire l'assemblage. »
    L’un des objectifs des sacs Infinity est, selon Richard Peuty, de sortir l’art des galeries avec une collection signature. « Nous avons une bibliothèque de textures, de motifs, en libre accès. Ensuite, les utilisatrices peuvent prendre par exemple une photo d'un joli paysage, l'envoyer directement sur le sac. C'est une personnalisation, intime pratiquement. Ce qui me tient à cœur, c'est la collection "Signature", un partenariat avec des artistes. Ils proposent leurs œuvres au sein de l'application. Nous allons sortir l'art des galeries, cela fait partie de notre vision. Nous allons laisser le choix à l'utilisatrice de faire la promotion d'un artiste. Le premier vivier d'artistes est venu nous voir après le concours Lépine. Ils ont pu observer à travers ce sac un nouveau véhicule pour promouvoir leur art. Ils m'ont contacté directement et ils m'ont dit: "Richard, où est-ce que tu en es par rapport à ton projet ? Qu'est-ce qu'on pourrait faire ensemble ? C'est quoi ta vision ?". Et quand ils ont compris que ma vision était de sortir l'art des galeries, ça a matché. Le monde de l'art, c'est un milieu assez large. Il y a différents artistes mais le bouche à oreille, entre artistes, cela peut aller très vite. »
    À l’avenir, Richard Peuty prévoit d’élargir sa gamme d’accessoires connectés, haut de gamme et personnalisables. « Après ce premier sac iconique Infinity, le premier sac à main qui change de couleur et de motifs instantanément, nous réfléchissons à différentes gammes de sacs à main avec des pochettes flexibles. Mais aussi aux ceintures ou aux chaussures, pourquoi pas, sur lesquelles il pourrait y avoir une partie qui change de couleur et de motifs. Néanmoins, il y a des contraintes techniques : la batterie, sa durée, son poids, etc. Mais ce n'est que de la recherche, du développement et du financement, bien évidemment. »
     
    Abonnez-vous à 100% création
    100% création est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox, Deezer , Google Podcast, Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.  
    Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté.
    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram et Facebook

About 100 % création

Mode, accessoires, décoration, stylisme, design. Dans la chronique 100 % création de Maria Afonso, RFI vous fait découvrir l’univers de créateurs. Venez écouter leur histoire, leur parcours, leurs influences, leur idée de la mode chaque dimanche à 04h53, 6h55 et 12h54 TU vers toutes cibles. 
Podcast website
Social
v8.5.0 | © 2007-2026 radio.de GmbH
Generated: 2/14/2026 - 10:58:46 AM